28 May 2018

Susan Schlaack, le pouls des agricultures allemande et française

Susanne Schlaack, conseillère chargée de l’Agriculture à l’ambassade d’Allemagne à Paris Susanne Schlaack, conseillère chargée de l’Agriculture à l’ambassade d’Allemagne à Paris
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C’est à Susanne Schlaack, Première conseillère chargée de l’Agriculture à l’ambassade d’Allemagne à Paris, qu’incombe, entre autres, la tâche de concilier en les expliquant à ses interlocuteurs, les principales différences mais aussi les divergences qui peuvent exister entre les approches françaises et allemandes en matière de politique agricole. Une fonction qui requière qu’elle soit au fait des problématiques des deux pays et rompue aux subtilités de la diplomatie.

Agriculture AllemagneAgriculture Internationale - Quelles sont vos principales missions en tant que Première conseillère chargée de l’Agriculture à l’ambassade d’Allemagne à Paris ?

Susanne Schlaack - À ce poste, j’assure la liaison entre la France et l’Allemagne pour toutes les questions relatives à l’agriculture. De nos jours, bien entendu, les ministres et les ministères des deux pays se contactent directement.  Ma mission consiste à expliquer en France les principes de la politique agricole allemande, les structures du système agricole, les décisions dans ce domaine, etc. Il est essentiel également d’observer la politique française et de comprendre comment la France se positionne, quelles décisions elle prend et pourquoi, quels sont les thèmes agricoles sensibles et d’actualité.  

En rendre compte et les expliquer ensuite à Berlin constitue une part importante de mon travail. Dans le domaine agricole en particulier, où les divergences entre nos pays sont nombreuses, il est utile d’avoir un médiateur.  Je suis en outre présidente de l’Amicale de Paris, qui réunit les attachés agricoles des ambassades des pays accrédités dans la capitale française, ce qui me permet d’entretenir des relations étroites avec les acteurs décisifs de la scène agricole à Paris, d’aborder avec eux les sujets importants mais aussi de prendre le pouls de l’époque, des évolutions et des tendances ici en France.

L’Amicale de Paris compte parmi ses membres les pays de l’Union européenne mais aussi les États-Unis, le Canada, le Brésil, l’Argentine, la Russie, le Japon, la Chine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ainsi que de nombreux États africains. Notre réseau constitue avant tout une mine de contacts avec le monde agricole à Paris. Notre travail repose en effet pour une large part sur nos liens avec les ministères français, les instituts, fédérations et coopératives agricoles ou encore les chambres d’agriculture. L’Amicale est surtout un lieu d’intenses débats sur les enjeux agricoles de notre époque.

A.I. - On oppose parfois le pragmatisme allemand à une approche française jugée plus « subjective ». Quelles sont selon vous les différences les plus significatives entre les modèles agricoles allemands et français ?

S.Sch. - Les modèles agricoles français et allemand sont en effet très différents. La France mise avant tout sur la qualité et la diversité des produits ainsi que sur le maintien de petites structures agricoles pour garantir la variété de sa production agricole. En Allemagne,  nous sommes davantage axés sur le marché et avons donc orienté toutes les réformes de la PAC dans cette direction. Nous considérons  l’agriculteur comme un entrepreneur qui doit se positionner par lui-même sur le marché et dont la compétitivité repose sur ses propres décisions stratégiques.

C’est lui qui est responsable de la prospérité de son exploitation agricole. Cela signifie qu’il doit anticiper pour être en mesure de faire face aux crises et aux mauvaises années. Mais c’est aussi lui le premier bénéficiaire des décisions judicieuses qu’il prend et, si les conditions de production sont favorables, des gains réalisés. En Allemagne, la liberté des marchés joue un rôle bien plus important qu’en France. L’État n’intervient pas dans les négociations contractuelles entre producteurs et distributeurs, il ne fixe pas de prix ni de quotas.  
L’État apporte une aide à l’installation et, notamment sur les marchés tiers, ouvre des portes qu’il revient à chaque entrepreneur de franchir.

Mais j’insiste sur un aspect qui me paraît essentiel : un modèle agricole doit correspondre au pays dans lequel il est mis en œuvre. Ce qui est bon pour l’Allemagne ne l’est pas forcément pour la France. Concrètement, cela veut dire que le modèle agricole allemand est le fruit de l’histoire culturelle, structurelle et politique de notre pays.

Je dis souvent aux Français que notre orientation vers le marché n’a pas que des bons côtés. Certes, nous produisons de grandes quantités que nous exportons avec succès. Nous sommes compétitifs grâce à notre modèle agricole, à notre secteur de la transformation et à nos échanges commerciaux. Mais il me semble légitime de s’interroger : ne perdons-nous pas parfois de vue ce que défend la France ? L’impressionnante diversité des produits agricoles que la France parvient à produire grâce à son agriculture marquée par ses particularités régionales et ses petites exploitations est sa marque de fabrique et un atout très précieux. J’aimerais que la France réussisse, dans un monde globalisé fortement tourné vers l’optimisation des gains, à préserver ce qui fait la richesse de son agriculture malgré la nécessité de rattraper son retard en matière de compétitivité.

A.I. - On entend souvent prétendre que le coût du travail dans le secteur agricole serait moins important en Allemagne qu’en France. Qu’en est-il réellement ?

Agriculture FranceS.Sch. - Ce débat m’est très familier, on m’en parle régulièrement. Tout d’abord, il faut savoir que l’Allemagne n’a pas de salaire minimum légal à l’échelle nationale. L’État n’intervient pas dans la fixation des salaires. En vertu de notre principe d’autonomie des partenaires sociaux, ceux-ci négocient seuls les salaires minimum branche par branche. Ainsi, le salaire horaire moyen d’un ouvrier agricole qualifié s’élevait en 2010 à 9,92 euros en Allemagne, et celui d’un ouvrier non qualifié à 8,76 euros. À titre de comparaison, le salaire horaire minimum national en France s’établissait en 2010 à 8,86 euros.

La différence n’est donc pas aussi flagrante que ce que l’on dit souvent. Par ailleurs, si nous tirons parti de la flexibilité de notre marché du travail, c’est précisément parce que nous n’avons pas de salaire minimum national. Cela nous permet, dans le cadre légal de la mise à disposition de travailleurs intérimaires et du détachement des travailleurs, d’employer des travailleurs étrangers, pour la plupart originaires d’Europe de l’Est, pour des vacations ou des contrats d’entreprise conformes au droit européen. Mais cela n’engendre aucune concurrence déloyale puisque le niveau moyen de rémunération dans l’agriculture allemande est sensiblement le même qu’en France.

A.I. - L’Allemagne et la France sont unies dans la défense d’une PAC forte, du maintien des aides directes aux agriculteurs, ainsi que de celui des droits de plantation pour la vigne. Ce « tandem franco-allemand » est-il selon vous suffisamment synchrone  pour  maintenir son cap, en dépit des voix discordantes qui souhaiteraient l’en écarter ?

S.Sch. - La France et l’Allemagne travaillent en étroite coopération et dans un climat de grande confiance, notamment dans le débat sur la réforme de la PAC. S’appuyant sur cette base solide, notre tandem se mobilise pour une PAC forte. L’excellente coopération qui s’était instaurée entre l’ancien ministre français Bruno Le Maire et son homologue allemande Ilse Aigner se poursuit en outre avec succès avec le nouveau ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll. La publication régulière de déclarations et documents d’orientation communs en sont la preuve, tout comme les nombreux groupes de travail franco-allemands des deux ministères qui sont en contact permanent. N’oublions pas également l’étroite collaboration entre nos organisations professionnelles agricoles, la FNSEA et la Fédération allemande des agriculteurs. Très récemment encore, le 9 octobre dernier, M. Le Foll et Madame Aigner ont souligné dans un communiqué conjoint l’importance de la PAC pour la croissance, l’emploi, l’environnement et l’innovation dans l’Union européenne.

Paris et Berlin s’accordent sur toute une série de points

La nécessité de maintenir le budget agricole de l’Union européenne au niveau nominal de l’année 2013 pour la période 2014-2020.

La possibilité d’un certain rapprochement du niveau des aides directes entre les États membres à condition qu’il soit raisonnable et progressif.

La  nécessité d’une sortie des références historiques et d’une convergence interne progressive des aides directes du premier pilier.

L’importance des mesures en faveur de l’environnement (verdissement) pour renforcer la légitimité de la PAC et protéger l’environnement et les paysages, ces mesures devant être mises en œuvre avec la flexibilité requise pour garantir une application pragmatique.

La nécessité de renforcer le pouvoir économique des producteurs dans la chaîne d’approvisionnement.

Un attachement commun aux droits de plantation pour la vigne et la nécessité de prolonger les quotas sucriers jusqu’en 2020.

En dépit de modèles agricoles très différents, nos deux pays ont montré qu’ils parviennent toujours à trouver de grands axes communs qui nous permettent de peser sur les décisions à Bruxelles en vue d’une PAC bien dotée financièrement après 2014.

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