22 Jul 2018

Christian Huyghe, quelques réponses claires sur les OGM

Publié dans Cultures
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Les interrogations sans fin sur l’utilité, les bienfaits ou l’innocuité des OGM souffrent, aux yeux de la plupart des gens, d’un flou parfaitement contre productif en matière d’information, chaque débat sur la question se résumant invariablement à l’opposition de deux argumentations contradictoires qui, en confortant l’opinion des « pour » comme celle des « contre », laissent le citoyen - producteur ou consommateur - dans la même expectative. C’est donc pour tenter d’y voir plus clair que nous avons posé nos questions à un scientifique indiscutable et dont les avis font autorité : Christian Huyghe, Directeur Scientifique Adjoint Agriculture à l’INRA.

Christian-HuygheAgriculture Internationale - Le développement des biotechnologies appliquées à l’agriculture et à l’élevage constitue-t-il toujours la meilleure voie permettant de nourrir les 9 milliards d’être humains qui - selon l’ONU - peupleront la Terre en 2050 ?

Christian Huyghe - Les biotechnologies constituent une rupture technologique en permettant l’exploitation de gammes de variation beaucoup plus large pour la plupart des caractères déterminant la valeur agronomique et technologique des variétés cultivées. Il ne faut pas réduire les biotechnologies à la production et à l’utilisation des OGM. La mise en œuvre de la sélection assistée par marqueurs et aujourd’hui de la sélection génomique est rendue possible grâce à une meilleure connaissance des génomes. On ne peut pas réduire le défi de 2050 à la seule obligation de nourrir 9 Milliards d’habitants. Il faut pouvoir relever ce défi, en préservant l’environnement, à la fois en terme de prélèvement des ressources et d’impact sur le milieu. Réduire le prélèvement des ressources suppose donc que l’on améliore l’efficience d’utilisation des ressources naturelles (efficience de l’eau, de l’azote, du phosphore) et non pas uniquement le volume produit par unité de surface. Il faut aussi pouvoir le faire dans des conditions qui soient socialement acceptables pour les producteurs et pour les consommateurs et citoyens.

Il n’est donc pas pertinent de réduire la question à la seule équation biotechnologie nourrir 9 Milliards d’habitants. C’est une transition plus globale qu’il faut rechercher. Les biotechnologies, via des OGM et sans doute plus encore par la mise en œuvre de la sélection génomique vont y contribuer, mais les variétés qui en seront issues vont devoir être élaborées pour et exploitées dans des systèmes de production largement revisités. Il faut donc réfléchir à une profonde modification des systèmes de production, selon un paradigme nouveau, par exemple appuyé sur les concepts de l’agro-écologie pour relever le défi de la durabilité, et non rechercher la seule maximisation de la production par unité de surface.

A.I. - Quelles sont aujourd’hui les réponses de la Recherche aux interrogations - voire aux inquiétudes - soulevées par la transgénèse appliquée aux plantes cultivées, notamment en termes d’alternative pertinente aux besoins croissants de l’industrie et des populations?

C.H. - La transgénèse est une technique. Son utilisation doit être maîtrisée et déployée dans des conditions acceptables par tous. La réponse de la recherche aux interrogations que vous mentionnez consiste, dans le domaine de la transgénèse, à construire une expertise permettant d’éclairer les décisions publiques sur les choix sur les conséquences biologiques, agronomiques, économiques et environnementales et sur les conditions d’un possible déploiement. Elle consiste aussi à explorer les potentialités offertes par les autres voies d’amélioration génétique des variétés et notamment son accélération par l’utilisation de la sélection assistée par marqueurs.

La réponse réside aussi dans des approches à l’échelle de l’ensemble du système de production, où la diversification joue un rôle clé pour assurer la durabilité de la production. A ce niveau, le développement de la transgénèse ou de la sélection génomique constitue un défi, puisque ces technologies tendent à se développer sur un nombre limité d’espèces, ceci étant contradictoire avec le besoin de diversification et pouvant générer des phénomènes de verrouillages.

A.I. - L’introduction d’un gène à effet insecticide, ou fongicide dans une plante cultivée peut-elle à terme engendrer une stérilisation des sols sur lesquels pousse cette plante ?

C.H. - Là encore, il ne faut pas mélanger l’effet de la plante modifiée et l’effet des conséquences induites sur le système de culture. La plante en tant que telle n’induira pas d’effet de stérilisation des milieux. Par contre, si l’introduction d’une variété génétiquement modifiée se fait avec une évolution conjointe du système de production, alors il peut y avoir des effets induits indirects. Ainsi, l’introduction dans la Pampa argentine du soja OGM tolérant à un herbicide systémique bien connu s’est accompagnée d’une profonde modification des systèmes de production, avec une simplification des rotations, un retour très fréquent du soja, en culture principale ou en culture dérobée, le tout essentiellement en semis direct car la résistance à cet herbicide permet de maîtriser, au moins dans un premier temps, la flore adventice. Sur le long terme, ces systèmes simplifiés sont fragiles, vis à vis de l’émergence de parasites d’une part, et d’autre part pour la fertilité des sols. D’où une fois encore, l’importance d’une réflexion à l’échelle du système de production.

A.I. - Une éventuelle dissémination - naturelle ou provoquée - des plantes génétiquement modifiées, ne pourrait-elle pas constituer à terme une menace sérieuse à la biodiversité ?

C.H. - La dissémination vers le milieu naturel d’un transgène fait peser une pression sur les populations sauvages de la même espèce ou des espèces apparentées, comme le fait aussi d’ailleurs le déploiement de variétés nouvelles issues de sélection conventionnelle. Mais pression ne signifie pas pour autant menace. Là où la pression devient menace, c’est quand la dissémination du transgène s’accompagne de l’application d’un agent de sélection qui va conférer à ce transgène un avantage sélectif considérable. Ainsi, si un gène de résistance à un herbicide se répand dans les populations sauvages ou traditionnelles, la diversité au sein de ces populations est en danger lors de l’application de l’herbicide sélectif.

A.I. - Certains insectes ravageurs sont aujourd’hui résistants au gène insecticide introduit dans certaines variétés de plantes OGM. Empêcher ce type de mutation est-il possible scientifiquement et, le cas échéant, cela serait-il viable économiquement ?

C.H. - Non, il est difficile d’empêcher un ravageur de muter lorsqu’il est soumis à une pression de sélection, et ceci a été particulièrement bien documenté dans le cas de la résistance aux gènes Bt. Il faut donc prendre les mesures qui vont limiter l’apparition de ces phénomènes de résistance. Plusieurs mécanismes peuvent être mis en œuvre, et ceci suppose qu’ils soient mis en œuvre de façon concertée par l’ensemble des acteurs. La première des options consiste à utiliser des gènes à effet fort, ne laissant pas la possibilité à l’insecte ravageur d’accumuler des allèles lui permettant de s’adapter à l’insecticide. Il faut ensuite favoriser le déploiement de résistances conférées par plusieurs gènes et non d’un seul. Ceci est vrai aussi quand il s’agit de résistances obtenues par sélection conventionnelle.

Il faut aussi éviter le déploiement simultané de résistances monogéniques et de résistances polygéniques. Le contournement des premières, qui est plus facile, rend quasi inopérante l’utilisation des secondes. Mais ceci signifie une concertation très forte de l’ensemble des acteurs au niveau d’un pays ou d’un ensemble de pays. Enfin, il est recommandé pour ralentir l’évolution génétique de la population de ravageurs de maintenir une fraction de la surface cultivée avec des variétés sensibles. Ceci permet à la population de ravageurs de se multiplier sans pression de sélection et donc ralentit l’augmentation de la fréquence des génotypes résistants au sein de la population de ravageurs.

ravageursA.I. - Les plantes issues de mutagénèse n’étant pas soumises à la réglementation sur les OGM, cet axe de recherche est-il susceptible de s’imposer efficacement, c’est-à-dire en offrant les mêmes protections et les mêmes perspectives de productions, tout en rassurant les utilisateurs t les consommateurs ?

C.H. - La mutagenèse spontanée est le principal processus qui a généré la diversité existant au sein de toutes les espèces, animales ou végétales, cultivées ou non. Elle est aussi à l’origine de la diversité de l’espèce humaine…

La mutagenèse induite consiste à augmenter la fréquence d’apparition des mutations. La mutation ciblée consiste à induire des mutations à haute fréquence sur une zone particulière du génome, voire sur un gène précis. Mais la mutation n’apporte pas d’informations génétiques exogènes. Elle est d’ailleurs souvent délétère en rendant non fonctionnels certains gènes, ce qui permet d’en étudier les fonctions. L’absence d’information exogène limite fortement les risques de production de substances dangereuses ou à risque. Donc la mutagenèse induite, ciblée, s’accompagne dans les laboratoires de recherche d’un très grand travail de criblage. Il existe une forme de naïveté, qui consiste à croire que quelques mutations peuvent apporter la Solution. De la même façon, les débats autour de la réglementation, effectivement de celles des OGM (seule la réglementation sur les variétés et l’inscription au catalogue national ou communautaire s’impose pour ces variétés), et sur le fait qu’il s’agisse d’OGM cachés, sont assez stériles.

La mise en œuvre d’une mutation dans un fond génétique crée une situation nouvelle plus ou moins favorable à un progrès quantitatif. Il ne faut pas oublier que les caractères déterminant la valeur agronomique et technologique sont sous contrôle d’un très grand nombre de gènes. Il ne faut pas non plus oublier que ce sont les conditions de déploiement, et les pratiques culturales associées qui vont déterminer si le mutant mis en culture peut induire un risque, ou si au contraire, le déploiement de la variété portant la mutation va apporter l’ensemble du résultat attendu. Ainsi, l’exemple de variétés tolérantes aux herbicides est intéressant. On assiste aujourd’hui, en Europe, à la mise en marché sur un nombre important d’espèces de variétés ayant des résistances, qui ne sont pas natives à l’espèce considérée. Il s’agit essentiellement de résistances aux sulfonylurées, conférées par une mutation de cible sur le gène de l’ALS (1).

A court terme, cette option peut paraître séduisante, car elle simplifie la pratique du désherbage avec des produits peu onéreux. Elle peut aussi apporter des solutions vis à vis de flores qui sont devenues résistances aux herbicides préalablement utilisés et pour lesquelles il n’existe pas d’autres solutions. C’est par exemple le cas du chardon, de l’ambroisie et du Datura, sur des espèces de printemps. Mais sur le long terme, cette option peut être dangereuse. En effet, les sulfonylurées sont les désherbants privilégiés des céréales et en particulier des céréales d’hiver qui dominent les systèmes de production de grandes cultures en Europe.

L’utilisation de la même molécule sur la totalité des rotations et des assolements va affaiblir fortement la solution qu’ils apportent aujourd’hui et peut devenir un problème pour l’ensemble des espèces cultivées. C’est alors l’alternance de cultures de printemps et de cultures d’hiver, donc une démarche de diversification qui va ralentir la sélection de flores adventices résistantes. C’est aussi le déploiement combiné de désherbage chimique et de désherbage mécanique qui va permettre de réduire la pression de sélection sur les adventices et la sélection de mauvaises herbes résistantes. C’est enfin les alternances de labour et de techniques culturales simplifiées qui vont permettre de modifier la banque de graines du sol et sa position dans les différents horizons cultivés. La réflexion doit plus que jamais se situer à l’échelle du système, ce qui engendre de la complexité. On peut rêver de solutions simples, mais malheureusement en productions végétales, comme en productions animales, les options pour une agriculture multi-performante, reposeront sur des démarches complexes qui vont exiger une meilleure compréhension des processus, un accompagnement différent des agriculteurs, pour éviter que la complexité ne devienne source de risque et ne génère un rejet. C’est aussi la conception de systèmes de production résilients, et faible variance qu’il faut rechercher, et non uniquement l’augmentation de la valeur moyenne.

(1) Acétolactate synthase.

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