15 Nov 2018

5 question à michel jarraud Président de UN WATER

Publié dans Cultures
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ONU-Eau, en tant que mécanisme de coordination inter-institutions des Nations Unies pour toutes les questions liées à l’eau douce, regroupe 31 entités des Nations Unies ainsi que 29 partenaires internationaux pour régler le caractère multithématique des questions de l’eau d’une manière coordonnée et cohérente.

Michel-JarraudAgriculture Internationale - Aujourd’hui, 70% de la ressource mondiale en eau douce est destinée à l’agriculture. Comment, sur la base de quelle réflexion, avec quelles stratégies et quels outils, l’agriculture peut-elle agir positivement sur la gestion de l’eau ?

Michel Jarraud - La croissance démographique dans les années à venir (qui devrait être de plus de 9 milliards en 2015), exigera davantage d’aliments provenant de l’agriculture, ce qui signifie plus de consommation d’eau. Les principales réponses à ce défi sont: (1) l’intensification durable de l’agriculture. Un écart important entre productivité réelle et potentielle des systèmes de production existe encore dans certaines régions du monde. Les obstacles bio- physiques, de gestion, et socio-économiques doivent être supprimés afin de réduire cet écart. En raison du lien étroit entre l’eau et le «rendement» de ces systèmes d’exploitation, une réduction de l’écart de productivité se traduira positivement sur la productivité de l’eau, et (2) une meilleure efficacité de l’utilisation des ressources en eau. La productivité et l’efficacité de l’utilisation de l’eau impliquent une meilleure répartition de ces ressources entre les différents systèmes d’exploitation, une meilleure gestion de l’utilisation de l’eau au sein de chaque système d’exploitation, l’adoption de meilleures technologies de l’eau, mais aussi une meilleure gestion et une meilleure technologie dans les pratiques non liées à l’eau, telles que le contrôle des ravageurs et des maladies, la nutrition des plantes et la fertilité des sols, les choix culturaux, etc. En d’autres termes, une amélioration de la gestion de l’agriculture est la clé pour augmenter l’efficacité et la productivité de l’utilisation de l’eau.

L’utilisation des services météorologiques et climatiques, tels que les prévisions météorologiques et les prévisions saisonnières de la demande d’eau et la gestion des systèmes d’approvisionnement en eau, va jouer un rôle de plus en plus important dans l’amélioration de l’efficacité de l’utilisation de l’eau, en particulier sous un climat changeant et variable. En ce qui concerne la lutte contre les effets de la sécheresse, des mesures supplémentaires pourraient inclure l’établissement de systèmes complets d’alerte sécheresse précoces, sa planification, ainsi qu’une augmentation de sa connaissance et de sa prise en compte. Une meilleure exploitation des opportunités offertes par le partenariat avec le secteur privé, des incitations à utiliser les meilleures pratiques et technologies agricoles, et une amélioration globale de l’accès aux marchés pour améliorer les revenus des agriculteurs sont des conditions importantes d’une plus grande productivité de l’eau.

A.I. - Parmi les moyens permettant de réduire cette consommation, lesquels sont selon vous les plus pertinents?

M.J - Il n’y aura pas de solution unique de « solution miracle » pour résoudre le problème. Les variétés existantes considérées comme résistantes à la sécheresse ont déjà exploité les possibilités de l’amélioration génétique. La nouvelle recherche génétique basée sur des technologies de biologie moléculaire de pointe n’a pas produit jusqu’à présent de variétés répondant de manière significative au stress hydrique. La génétique fixé le plafond de rendement, mais c’est la gestion dans le champ qui s’efforce de créer les conditions permettant d’atteindre réellement ce plafond. Les investissements devraient donc également être orientées vers l’agronomie au champ. La collecte des eaux pluviales associée au stockage de l’eau permet, en y ajoutant l’irrigation, d’augmenter considérablement la productivité de l’eau.

Le dessalement de l’eau est déjà adopté dans des pays qui manquent cruellement d’eau (comme ceux du Golfe), mais l’eau dessalée est principalement destinée au secteur urbain. À l’heure actuelle, les coûts élevés de l’énergie de empêchent son utilisation pour l’agriculture. Comme indiqué précédemment, une répartition optimale des systèmes d’exploitation, de meilleures pratiques de gestion agricoles et l’adoption de technologies appropriées demeurent le fondement de la réduction de la consommation d’eau dans l’agriculture. Comprendre les bénéfices d’une utilisation optimale de l’éventail des technologies d’approvisionnement en eau comme faisant partie des outils d’irrigation intelligente constituera une contribution majeure, en particulier lorsque les agriculteurs et les vulgarisateurs feront également une meilleure utilisation de l’information météorologique et climatique afin de déterminer quand et dans quelle mesure irriguer les cultures.

WaterA.I. - L’agriculture intensive tend désormais à s’étendre à toutes les régions de la planète Cette situation, ajoutée à d’inquiétantes perspectives de réchauffement climatique, a-t-elle contribué à une meilleure prise de conscience de la nécessité de préserver la ressource en eau par les acteurs du monde agricole ?

M.J - Nous sommes passés de la révolution agricole d’il y a environ 50 ans, où l’augmentation de la productivité (et de l’expansion des terres) a négligé l’impact sur l’environnement, à une agriculture qui a pris conscience des conséquences sur l’environnement.

En fait, je dirais qu’un nouveau paradigme est désormais présent dans la notion « d’intensification durable de l’agriculture », où l’accent n’est plus mis sur le côté « amélioration de la productivité tout en minimisant l’impact sur l’environnement » mais sur le côté « durabilité améliorant la productivité ». Le CGIAR*, la FAO** et d’autres organisations liées à l’agriculture et à l’environnement travaillent ensemble à la réalisation de ce paradigme. Les impacts des catastrophes naturelles et des phénomènes extrêmes sur l’agriculture ont fait croître la demande pour des informations opportunes et pertinentes permettant une prise de décision appropriée. Les progrès de la science et de la technologie ont amélioré la précision des prévisions météorologiques à court terme et saisonnières, les outils d’aide à la décision éprouvés et les technologies de l’information et de la communication. En conséquence, des mesures efficaces pour améliorer l’éco-agriculture et des stratégies basées sur la planification et la rotation sont devenues plus facilement accessibles pour aider le secteur agricole à s’adapter à la variabilité climatique et à promouvoir la durabilité de l’agriculture.

A.I. - C’est souvent dans les régions où la ressource est rare que doivent être utilisées des technologies élaborées permettant d’y pallier. Cette nécessité n’ajoute-t-elle pas un obstacle insurmontable à tout effort de compétitivité de leurs productions ?

M.J - La question de la compétitivité dépend aussi d’autres facteurs liés au marché. Dans plusieurs pays où l’eau est rare il est nécessaire de traiter également la sécurité alimentaire. La première crise alimentaire de 2008 et la volatilité permanente des prix de certains produits agricoles de base ont incité plusieurs pays importateurs de denrées alimentaires à réduire leur dépendance et leur vulnérabilité en augmentant leur propre productivité. Ainsi, dans les pays où l’eau manque, la sécurité alimentaire et ressource en eau sont bien plus cruciales que la compétitivité.

Comme le montre clairement le cinquième rapport d’évaluation, le changement climatique va avoir de graves répercussions sur le cycle hydrologique, avec des températures élevées, une plus grande évaporation et une pluviométrie modifiée. Dans ce contexte l’eau et l’agriculture durable joueront un rôle clé dans la croissance durable et la sécurité alimentaire. Nous devons donc adapter les informations sur le climat aux besoins des différents secteurs économiques sensibles aux changements climatiques. C’est pourquoi l’ONU a établi le cadre mondial pour les services climatologiques, un partenariat international qui permettra de traduire les prédictions et projections climatiques planétaires et régionales en produits et services d’information météorologique pour le secteur public et les grandes entreprises.

A.I. - Quels sont aujourd’hui les programmes développés par UN Water, quelles mesures d’urgences doivent selon vous être appliquées afin de garantir un accès à l’eau universel et équilibré et dispose-t-on des moyens nécessaires pour y parvenir ?

M.J - Le travail de l’ONU-Eau est organisé autour de thématiques prioritaires qui portent sur des questions spécifiques nécessitant une attention à long terme, ainsi qu’une forte collaboration et une coordination inter-institutions et des groupes de travail, limités dans le temps et qui couvrent des domaines dans lesquels les membres d’ONU-Eau ont identifié des actions spécifiques à mettre en œuvre.

L’accès universel et équitable à l’eau et à l’assainissement est une condition préalable au développement durable. Pour cette raison, l’ONU-Eau travaille en collaboration avec les États membres et les parties prenantes pour communiquer sur le processus post - 2015, et soutient la création d’un objectif incluant l’approvisionnement en eau, l’assainissement et l’hygiène, la gestion des ressources en eau, la gestion des eaux usées et la qualité de l’eau. Sans ces trois éléments, l’accès à l’eau ne peut être ni durable ni équitable.

Le processus post -2015 va façonner l’agenda global de développement post 2015, lorsque les objectifs du Millénaire pour le développement atteindront leur date cible. Il est donc essentiel que l’eau soit suffisamment présente dans ce nouveau cadre de développement pour que les gouvernements, les donateurs et les institutions financières accordent une importance suffisante à l’eau dans leurs programmes de développement politique et assurent les flux financiers et les investissements nécessaires. ONU-Eau travaille actuellement avec acharnement dans cette direction.

* Consultative Group on International Agricultural Research / **Food and Agriculture Organization of the United Nations.

 

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